• viandances (*)

    viandances (*)Aujourd'hui, j'ai envie de vous entretenir d'un auteur. Parmi ceux que je préfère, il en est un qui m'a séduit particulièrement, sans que je puisse, ni même n'aie envie de savoir pourquoi. J'aime son style, ses mots créés de toutes pièces, ses intrigues abracadabrantes, mais d'une profondeur insoupçonnée. Ce génial touche-à-tout de santé fragile, né à Ville d'Avray le 10 mai 1920, philosophe, écrivain, poète, chanteur, trompettiste de jazz, et pataphysicien, est mort à Paris le 23 juin 1959 dans la salle de cinéma où était projeté le film tiré de son roman "J'irai cracher sur vos tombes ".
    Il s'agit, bien sûr de l'inoubliable Boris Vian, dit Vernon Sullivan. Il était en avance sur son temps, ses textes ont choqué, puis fait rire et finalement ému tous ceux qui se sont attachés à les lire.
    Essayez, vous serez conquis !
    Viandances

    Par un mardi joyeusement hebdomadaire, là bas, au Sud.
    Le soir, au lever de la lune, entre n'importe où et nulle part, au moment où les chats gris, les chiens, les loups et les dahus se mélangent à la pâle noirceur de la nuit tombante pour donner aux choses les formes impensables du rêve, une femme et un homme sont accoudés au zinc d'un bistrot. Par la porte grande ouverte, on aperçoit, illuminé, le buste de l'illustre Michel Eyquem (**), dont le regard se perd à la recherche de son immense frère de cœur Etienne (***)
    La femme, Otonne, que ses parents, grands admirateurs du Général Jourdan, ont prénommé Fleury, en souvenir de laviandances (*) bataille de Fleurus que le dit général a gagnée, consomme un tilleul-fraise. Elle est pliée en deux, car, en raison de sa haute stature, ( elle est longue et mince comme un espoir d'otage), elle doit se livrer à une gymnastique assez compliquée pour avoir l'air de poser négligemment son coude sur le comptoir, ce meuble culminant à l'altitude de son bassin. Elle se moque royalement que qui que ce soit prenne connaissance du breuvage qu'elle ingurgite, car, comme elle le clame à tous les échos, puisque née en 1936, elle a vécu le front populaire et elle est libre penseuse.
    L'homme, SONNE, de son prénom Clairon, conséquence qu'il lui faut bien assumer des fonctions de son arrière-grand-père, lequel fut chargé d’annoncer, à l'aide de ce noble instrument, la fin de la bataille de Sébastopol.
    Ils sont donc accoudés au comptoir, et ils devisent.
    Sonne – Mon fils, Madame, vient d'être admis au Collège de Pataphysique. énruoter tuot sius ne'J. Il y est maintenant équarrisseur de 1ère Classe. Quel honneur ! Il y est entré après avoir déposé un mémoire sur les champs de l'automne de Pékin, quand l'herbe rouge poussa, aux temps de l'arrache cœur. C'est quand même plus littéraire qu'un article de la série blême ou du Chasseur Français.
    Otonne – Vous me dites là des contes de fées à l'usage des moyennes personnes, qui vont semer le trouble dans les andains. Vous prenez vos fils pour des bâtisseurs d'empire ! C'est prétentieux et pourrait vous faire une tête de méduse, et pire encore.
    S - Il n'y a pas de danger, j'ai mangé des cantilènes en gelée, et ni loup-garou ni ratichon baigneur ne pourront m'atteindre
    O - Bof ! Vos propos sont de la roupie de cent sonnets! On dirait des chroniques de menteur !
    viandances (*)S – Mais au fait, vous, là, qui ressemblez à Lily Strada et me faites penser à l'aristophanesque Lysistrata, que savez vous des idées de Vian ?
    O – Qu'est-ce qu'Evian vient faire dans cette histoire ? Nous ne parlons ni d'histoire ni de géographie, que je sache ?
    S - Je ne parle ni des accords d'Evian, ni du lac Léman, je parle de Boris Vian,celui qui a dit que le propre du militaire c'estviandances (*) le sale du civil.
    O - Quel militaire ? Le mercenaire, celui qui faisait le service du goûter des généraux ? Vous pensez, je le sais bien, que les femmes, elles, ne se rendent pas compte, et que, tel le chevalier des neiges vous exercez le dernier des métiers, mais je n'irai pas cracher sur votre tombe, même quand on tuera tous les affreux. Ce n'est pas très civil de m'interpeller ainsi ! D'autant plus que vous ne vous exprimez pas avec bon sens. Une fois vous me parlez de militaire, une fois de civil. C'est contradictoire, et n'a pas de bon sens.
    S - Bon sang ! Quel bon sens ? Qu'est-ce qui nous indique le bon sens ? Il n'y a pas de panneau pour montrer le bon sens. Il n'y en a que pour les sens obligatoires ou les sens interdits. Les panneaux sont des atteintes à la liberté : ce qui n'est pas interdit est obligatoire ! Et quand il n 'y en a pas, il n'est pas possible de trouver le bon sens. Et sans bon sens, pas de liberté. C'est kafkaïen !
    O - Ne m'en faites pas le procès, je n'y suis pour rien!

    S - Mais non ! C 'était une image, comme si je vous disais que vos yeux sont gris comme un soir d'orage
    O - Ce n'est pas une image, c'est leur couleur. Vous dites n'importe quoi.

    viandances (*)S - Ah ! Parce que, pour vous, Vian, son oeuvre, et le collège de pataphysique sont n'importe quoi ?
    O - Mais non, c'est ce que vous dites qui est n'importe quoi.
    S - Vous ne m'avez pas compris, je n'en suis pas responsable.
    O - On dit ça. Mais en réalité, tout le monde est responsable de tout le monde.
    Il y a seulement des individus qui sont plus ou moins responsables que d'autres, ou des autres, bien sûr.
    S - Responsables peut-être, mais pas coupables.

    O - Les coupables sont désignés par la justice, qui désigne aussi parfois des civilement responsables.
    S - Alors selon vous, les militaires ne sont pas responsables ?
    O - Je n'ai pas dit ça. J'ai dit civilement responsable. Ce n'est pas la même chose.
    S - Alors il n'y a pas de militairement responsable ?
    O - Non et c'est dommage, car en dix-huit, il y aurait eu de quoi !
    S - En ce temps là, un civil a dit que la guerre était trop grave pour être confiée à des militaires.
    O - Mais un civil qui fait la guerre, c'est un militaire. ça n'a pas de sens.
    S - Il faudrait mettre un panneau : défense aux civils de faire la guerre. Comme elle ne doit pas être confiée à des militaires, il n'y aurait plus de guerre.
    O - Vous résonnez comme un militaire. Raisonnez donc comme un civil.
    S - AH AH AH ! J'ai l'impression que vous raisonnez comme un clairon. Cette musique qui résonne à mes oreilles est responsable de ma surdité naissante.
    O - La musique n'a rien à y voir. Vous tripotez vos oreilles avec les mains sales. Ce n 'est pas civil, pour un ancien militaire qui lisait SARTRE.
    S - J'ai les mains propres, moi, Madame. N'en parlons plus, et, puisque nous sommes au bar, jouons une partie de zanzi, car rien de ce que nous dirons ne changera d'un iota l'œuvre géniale de Vian, qui fut Vernon Sullivan à ses heures, et que vousviandances (*) pourrez vous régaler à lire avec ses solos de trompette en musique de fond, ou peut-être avec les chansons douces de son ami Henry Cording, qui est plus connu sous son nom d'Henri Salvador.

    O - C'est vrai. Jouons donc, puisqu'il vaut mieux parler de Vian en buvant de l'Evian au bar que jouer bêtement au zanzi à Zanzibar.
    S - A la vôtre !
    O - A la vôtre !Ils trinquent, boivent, et, d'un geste négligent soigneusement étudié, l'une se dépliant, l'autre s'étirant, ils récupèrent chacun son coude, se retournent et, l'œil pendant et la lippe vague, portent avec un bel ensemble un toast amical à la Lune, qui semble leur adresser un clin d'œil complice.

    Pendant ce temps, Boris Vian, tranquillement installé sur un nuage de jazz, buvant à même sa trompette l'écume des jours, entouré de joyeux troubades (Queneau, Prévert et consorts), attend sans impatience l'arrivée de ses collègues pataphysiciens qui n'ont pas encore rejoint le pays des chasses éternelles au pianoktail, gidouillographe et autre biglemoi, divins gibiers que seuls sont capables de dénicher ceux dont l'âme d'homme est toujours auréolée d'enfance.

     

    __________________________________

    (*) exprime dans mon esprit tout ce qui se rapporte à Boris Vian. Ce néologisme approximatif n'est pas encore reconnu, mais allez savoir ...
    (**) Montaigne, évidemment.
    (***) de la Boétie, bien sûr. Qui d'autre ?

    photos :podacademy.org ; palavaslesflots.solicms.com; www.encres-vagabondes.com;  www.regietheatrale.comwww.youtube.com


  • Commentaires

    1
    Samedi 14 Février 2015 à 08:04

    Un peu touche à tout, j'aime se qu'il a écrit, un plume acerbe pour parler des travers de la société

    belle journée

    amicalement

    Claude

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