• malentendances

    Trente-cinq heures…
    Un mardi soir à Boulari, là bas, au Sud.
    Décor :
    Au zinc d'un bistrot, entre n'importe où et nulle part, un soir, au lever de la lune, au moment où les chats gris, les chiens, les loups et les dahus se mélangent à la pâle noirceur de la nuit tombante pour donner aux choses les formes impensables du rêve.
    Personnages :
    SONNE,
    de son prénom Clairon, conséquence qu'il lui faut bien assumer des fonctions de son grand-père, lequel fut chargé d’annoncer, à l'aide de ce noble instrument, la fin de la bataille de Sébastopol. En sexagénaire confirmé, il sirote une Suze-chocolat dans une tasse, car il ne veut pas que son épouse, si elle survenait, se rende compte de ce qu'il se livre à son vice favori… Il est petit et rond, et se hausse sur la pointe de ses souliers vernis a empeigne de velours blanc pour avoir l'air de poser négligemment son coude sur le bar. Sa montre gousset, qu'il porte en collier, demande à frère Jacques s'il dort toutes les dix-huit minutes.
    OTONE,
    que ses parents, grands admirateurs du Général Jourdan, ont prénommé Fleury, avant de s'apercevoir que le dit général a gagné la bataille de Fleurus, consomme, lui, un tilleul-fraise. Il est plié en deux, car, en raison de sa haute stature, ( il est long et mince comme un espoir d'otage ), il doit se livrer à une gymnastique assez compliquée pour avoir l'air de poser négligemment son coude sur le comptoir, ce meuble culminant à l'altitude de son bassin. Il se moque royalement que qui que ce soit prenne connaissance du breuvage qu'il ingurgite, car, comme il le clame à tous les échos, puisque né en 1936, il a vécu le front populaire et il est libre penseur.
    SONNE
    - Moi, Monsieur, je ne vous dis que ça : le gouvernement nous cache quelque chose. Il est anormal que la durée de la semaine soit modifiée. Elle compte cent-vingt-huit heures, puisque chaque jour compte deux fois douze heures, et chaque semaine plusieurs jours ouvrables et plusieurs jours fériés, selon mon beau-frère, qui est fonctionnaire. Et il ne faut rien y changer. D'ailleurs qu'est-ce que c'est que cette histoire de trente-cinq heures? Les semaines semblent bien courtes, à notre époque.
    OTONE
    - En trente-six, la semaine faisait quarante-huit heures. Et soixante en quatorze,
    S- Ah! En quatorze! La fleur au fusil, nach Berlin, la fumée! La poudre ! La gloire !
    O- Et en seize la boue! Les poux! Les obus! Le froid ! La mort !
    S - Et en dix-sept, pfuitt, plus de tsar !
    O - Ah! Le tsar, le samovar, le caviar, les boyards! Et en dix-huit, on repartait comme en quatorze, la fleur au fusil, nach Berlin, la Victoire ! La Gloire!
    S - Et en quatre-vingt-dix-huit un petit homme d'or se demandait ce qu'il aurait été s'il était né en dix-sept à Leidenstadt,
    O - Quatre-vingt-un.
    S - Quoi, quatre-vingt-un ?
    O - Quatre-vingt-un ans !
    S - ?????
    O - En quatre-vingt-dix-huit ! Il aurait eu quatre-vingt-un ans en quatre-vingt-dix-huit.
    S - Ah ! oui, mais il ne parlait pas de son âge. D'ailleurs il n'est pas né en dix-sept, ni à Leidenstadt, c'était une image.
    O -
    Ah! il est né à Epinal ?
    S - Mais non, à
    épinal on fait des images dessinées.
    O -
    Et alors, il ne sait pas dessiner ?
    S -
    Je ne sais pas.
    O - Vous parlez des gens et vous ne savez pas ce qu'ils savent faire. Vous voulez faire le savant !
    S - Mais non ! C 'était une image, comme si je vous disais que vos yeux sont gris comme un soir d'orage!
    O - Ce n'est pas une image, c'est leur couleur. Vous dites n'importe quoi…
    S - Parce que pour vous, quatorze, dix-huit, trente-six et Epinal ou Leidenstadt sont n'importe quoi?
    O- Mais non, c'est ce que vous dites qui est n'importe quoi.
    S - C'est vous qui avez dit n 'importe quoi!
    O - Moi ?
    S - Oui. Vous.
    O - Vous ne m'avez pas compris.
    S - C 'est parce que vous ne vous exprimez pas avec bon sens. Une fois vous me dites que je fais le savant, et aussitôt après vous me dites sot. C'est contradictoire.
    O - Bon sang ! Quel bon sens ? Qu'est-ce qui nous indique le bon sens ? Il n'y a pas de panneau pour montrer le bon sens. Il n'y en a que pour les sens obligatoires ou les sens interdits. Les panneaux sont des atteintes à la liberté: ce qui n'est pas interdit est obligatoire.
    S - Et quand il n 'y en a pas, il n'est pas possible de trouver le bon sens. Et sans bon sens, pas de liberté. C'est kafkaïen !
    O - Ne m'en faites pas le procès, je n'y suis pour rien…
    S - On dit ça. Mais en réalité, tout le monde est responsable de tout le monde. Il y a seulement des individus qui sont plus ou moins responsables que d'autres, ou des autres.
    O - Responsables peut-être, mais pas coupables.
    S - Les coupables sont désignés par la justice, qui désigne aussi parfois des civilement responsables.
    O - Alors selon vous, les militaires ne sont pas responsables ?
    S - Je n'ai pas dit ça. J'ai dit civilement responsable. Ce n'est pas la même chose.
    O - Alors il n'y a pas de militairement responsable ?
    S - Non et c'est dommage, car en dix-huit, il y aurait eu de quoi !
    O - En ce temps là, un civil a dit que la guerre était trop grave pour être confiée à des militaires.
    S - Mais un civil qui fait la guerre, c'est un militaire. ça n'a pas de sens.
    O - Il faudrait mettre un panneau : défense aux civils de faire la guerre. Comme elle ne doit pas être confiée à des militaires, il n'y aurait plus de guerre.
    S - Vous résonnez comme un militaire. Raisonnez donc comme un civil.
    O - AH AH AH ! J'ai l'impression que vous raisonnez comme un clairon. Cette musique qui résonne à mes oreilles est responsable de ma surdité naissante.
    O- La musique n'a rien à y voir. Vous tripotez vos oreilles avec les mains sales. Ce n 'est pas civil, pour un ancien militaire qui lisait SARTRE.
    S- J'ai les mains propres, moi, Monsieur
    O- Pourtant le propre du militaire est le sale du civil, chantait VIAN.
    S- Qu'est-ce que les accords d' éVIAN viennent faire dans cette affaire?
    O -
    Je parlais des accords de VIAN, pas des accords d'EVIAN. car VIAN était un fin trompettiste.
    S - Il a peut-être joué un tour à EVIAN, après tout.
    O - Allez savoir !
    S- Puisque nous sommes au bar, jouons une partie de zanzi, car rien de ce que nous dirons ne changera d'un iota la destinée desmalentendances trente-cinq heures.
    O - C'est vrai qu'il vaut mieux faire un zanzi au bar que trente-cinq heures à Zanzibar.
    S- A la vôtre !
    O- A la vôtre !
    Ils trinquent, boivent, et, d'un geste négligent soigneusement étudié, l'un se dépliant, l'autre s'étirant, ils récupèrent chacun son coude, se retournent et, l'œil pendant et la lippe vague, ils portent un toast amical à la Lune, qui semble leur adresser un clin d'œil complice.

     

     

     photoscourrierdel'ouest.fr;prc-france.org;priceministercom;arte.tv; iolosphère.fr;toutleciné.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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