• identité

    Hier j'ai participé à la veillée mortuaire d'une vieille dame, mère d'un homme simple et bon qui m'honore de me dire son ami. Il débordait de peine, mais il a trouvé le courage de sourire pour, en me contant la rencontre de son père et de sa mère, là-bas, dans ce qu'on nommait alors l'Indochine, me faire comprendre peut-être ce que fut cette femme qu'il pleurait aujourd'hui. Elle est née un 8 mars, jour plein de symboles, puisque que les hommes ont enfin décidé de l'affecter à la célébration des femmes de toute l'humanité. Il est parfois des coïncidences qui semblent miraculeuses, mais elles sont seulement volonté des Dieux. D'aucuns bien sûr vous diront qu'il n'existe qu'un seul Dieu, mais qu'est-ce que ça change à l'espérance?
    L'une de ces coïncidences, qui fut à l'origine de notre présence ce jour là à cet endroit précis, se produisit à Saigon, lors d'une compétition de patinage artistique à roulettes (vous savez ces engins qu'on nomme "rollers", si platement et sans poésie de nos jours).
    Un jeune marsouin venu de la lointaine métropole excellait dans cet art. Il s'était donc inscrit, et, au moment où une voix, couvrant à peine la vacarme ambiant, appelait le prochain candidat, nommé F..., il s'avança en se préparant mentalement à un exploit. Il en réalisa un, mais pas du tout celui qu'il espérait.
    En effet, au moment où il arrivait au départ, une splendide jeune femme s'engagea sur la piste et lui dit, avec un sourire lumineux qu'il ne devait jamais oublier: "Pardon, le candidat suivant, F., c'est moi".
    Pour le moins surpris, le jeune militaire insista, s'affirmant d'un: "Non c'est moi!" péremptoire, qui n'impressionna nullement la jeune femme, puisqu'elle rétorqua tout aussi énergiquement: "Ah non! c'est moi!".
    Etant gens sensés, et déjà, peut-être, inconsciemment en route vers une infinité ensemble, ils discutèrent de cette identité commune , et bien sûr comprirent que par un hasard presque magique, ils portaient le même patronyme. Celui du soldat venait des Charentes, là-bas, au bord de la lointaine mer Atlantique. Celui de la charmante eurasienne venait d'un père Catalan né au soleil méditerranéen et venu là, en Cochinchine, guidé par un destin facétieux, pour y devenir son père. Leurs familles n'étaient pas le moins du monde liées. Cet heureux concours de circonstances fut vraisemblablement l’œuvre de ce diable de Cupidon et de son homologue vietnamien, puisqu'ils convolèrent bientôt en justes noces, et continuèrent à patiner, ce qu'ils étaient capables de faire, ensemble, sur un guéridon, et, croyez moi, c'est bien plus difficile à faire qu'à dire.
    Charmant, non? Mais ce n'est pas tout!
    De ces amours commencées sous de si beaux auspices naquirent évidemment des enfants, dont Guy, mon ami. 18 ans plus tard, Guy, fils des tropiques ayant couru les mers et le monde dans les pas de son père , voulut continuer à le visiter . Il s'engagea donc dans la Royale, magnifique surnom de la Marine ( Royale! Ça vous a une autre gueule qu' Armée de Mer, non? ).
    Pour ce faire, il dut , comme nous le fîmes tous en ces temps de nos glorieux vingts ans, accomplir ce que nous nommions "les trois jours", qui n'en duraient en fait qu'un et demi, au cours desquels les candidats à la gloire de la République subissaient des batteries de test, dont l'un subi , bien entendu, nu comme la vérité sortant du puits. Ils débutaient par un questionnaire d'état civil, date et lieu de naissance, prénom du père, nom de jeune fille de la mère, etc.Gentiment, Guy fournit tous ces renseignements, indiquant que son père se nommait F... Marcel, et sa mère F... Joséphine. Le brave militaire qui enregistrait souleva un sourcil, jeta un œil aussi inquisiteur qu' administratif sur son vis a vis et réitéra sa question : "Je t'ai demandé le nom de jeune fille de ta mère ", ce à quoi Guy répondit le plus simplement du monde : "F..., Joséphine".
    Certain d'avoir affaire à un jeune homme légèrement attardé, le préposé entreprit de lui expliquer que, un jour, son père, F... Marcel, avait rencontré une jeune fille, prénommée Joséphine, qu'il lui avait fait la cour ( il n'employa pas exactement ces termes, mais des enfants peuvent lire ce texte, un jour... ), et que lui, Quartier Maître de Première Classe préposé aux écritures du centre de recrutement, lui demandait quel était le nom de famille de cette fameuse Joséphine.
    Ce à quoi, avec un sourire conciliant Guy répondit: " F. ..!". Certain cette fois que son interlocuteur était définitivement irrécupérable, et mourant d'envie de lui faire manger son bachi, il se désintéressa de son cas, et enjoignit à Guy de poursuivre ce qu'il était convenu de nommer le circuit d'arrivée.
    A la fin dudit circuit, Guy revint vers le secrétaire, et lui dit en riant " tu n'as pas compris, mon père s'appelle F... et ma mère aussi ".
    Désabusé, le Quartier Maître de Première Classe s'éloigna, laissant ce malheureux engagé a son problème d'identité . Persuadé peut-être que la Royale faisait là une drôle d'acquisition, il vérifia la bonne position de son bachi et, hochant la tête avec commisération, marmonna que c'était chose évidente, puisque Marcel et Joséphine étaient mariés....


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