• dis, Papa, c'est quoi la grève ?

        Dans notre beau  pays, de Dunkerque à Ouayagette,  un mot détient le ruban bleu des vocables  les plus souvent prononcés, murmurés, votés, haïs, adulés, galvaudés. 
         C'est généralement à la fin de la période des vacances d'été, mais aussi tout au long de l'année ouvrable ( personne, même masochiste, ne le prononcerait pendant les  vacances…) que l'on entend le mot GREVE claironné, " slogané " avec d'étranges intonations mêlant regrets, avertissements avec - lutte sociale oblige - quelques vieux accents de Front Populaire.
        Bien que titulaire de nombreux sens allant de la jambière d'armure à l'arrêt collectif de travail en passant par la plage, ce mot présente, dans ces  acceptions  déclinée à toutes les sauces, toutes les incroyables richesses de notre langue. Cependant, même francophone, un étranger devrait suivre des cours de relations syndicalo-patronales pour avoir une petite chance d' y comprendre un iota.
        Du latin remunerare signifiant … cadeau, le travail, cette conséquence terrible de l'inconséquence de notre mère Eve,  devrait être logiquement rémunéré donc faire l'objet de l'attribution d' un salaire  ( du latin salarium, de sal signifiant sel , ce qui donne un certain piquant à la chose.)
        La grève, tout le monde devrait le savoir, est le plus souvent effectuée par des gens qui sont salariés, et, tout aussi presque forcément, mal payés.
        En effet,  les grévistes, ne travaillant pas, ne perçoivent  , normalement, pas de salaire  lorsqu'ils sont en grève, l'organisation de cette dernière ne démontrerait pas un esprit logique imparable, si elle n'avait, en général, pour but de faire augmenter ledit salaire. 
        La grève a pour origine la Place de Grève, à Paris, où se rassemblaient les ouvriers au… chômage.  Il faut aussi préciser que  cette place, où des gens étaient, jadis, cloués au pilori, s'appelle maintenant place de l'Hôtel de Ville, devant lequel se termine souvent les manifestations.
        L'Histoire a le sens de l'humour !
        Dans son sens le plus actuel, la grève est un arrêt collectif  concerté du travail pour appuyer des revendications.
        Entrée dans le droit du Travail au cours du 19ème siècle, cette réponse aux abus d'employeurs n'ayant, en ces temps déjà lointains, que très peu de considération pour ceux qui faisaient leurs fortunes, a établi un rapport de force plus équilibré entre patronat  et salariat.
        Ce nouvel état de choses a  eu pour conséquence un début d'humanisation de la condition ouvrière.
        Cette métamorphose est toujours en cours, car l'évolution , pour être efficace doit être lente, comme l'aurait pu dire M. Charles Darwin.
        Contrairement à un sourire, la grève n'est  pas   spontanément générée.
        Avant d'être déclenchée, une grève doit donc, légalement, faire l'objet d'un préavis de grève. Cette locution désigne une période au cours de laquelle les parties en cause sont supposées discuter (  en termes syndicaux, on dit négocier , délicat euphémisme pour désigner des querelles d'apothicaires entre patronat et syndicats )  pour éviter cette action menant à …..l'inactivité.
        La grève peut, malgré tout, être surprise, ou sauvage, et dans ce cas, sa spontanéité supposée empêche parfois , en raison de l'effet de… surprise, de définir ses motifs avec une précision suffisante.
         Dans ce cas, il faut aux grévistes une foi de charbonnier pour agir, ou plutôt pour ne plus agir, ce qui, malgré tout,  est relativement secondaire, l'important étant de réclamer.
        On dit parfois, peut-être dans le but de donner un ton ludique à la manifestation, que la grève est "tournante" , ou bien "perlée", ce qui pourrait permettre d'imaginer des grévistes dansant une ronde autour ,( ou sur ) un tas  de perles, en chantant des comptines réclamantes, voire comminatoires.
        Les grèves ( le singulier n'est généralement pas applicable dans notre pays, en raison de la multiplicité des motifs de réclamations potentielles ), les grèves, donc, sont mises en mouvement par des gréviculteurs ou grévicultrices (*), termes ouvrant des perspectives réjouissantes, car ils pourraient faire songer à de grandes étendues sableuses et mobiles où seraient cultivées les jambières protectrices des membres inférieurs  des policiers piétinant sur le tas de la grève en attendant de faire  sauter les bouchons   qu'en d'autres régions on nommerait occupation des sols.
        Plus prosaïquement, on nomme représentants syndicaux    ces   cultivateurs de réclamations salariale ( on utilise rarement le féminin quand on parle de représentants syndicaux . Encore un bastion que les féministes vont devoir s'atteler à abattre )
        La démocratie étant la règle dans notre beau pays, il n'est évidemment pas question d'unicité dans le syndicalisme. Car, chez nous, le nombre de syndicats progresse d'une manière exponentielle, et qu'il est presque  loisible  de  croire ( ou peut-être espérer ) qu'il atteindra un jour le nombre des salariés.
        Cette multiplicité, si elle augure  d'un sentiment  honorablement  égalitaire, amène  parfois ( souvent ? ) des situations qu'il est préférable de dire cocasses, quand, par exemple,  des grèviculteurs ne partagent pas le même avis et se livrent à des guerres de communiqués incendiaires, par mégaphone ou médias interposés.  Chacun , bien entendu, étant persuadé de détenir la  solution  du problème ,  et  accusant  l'autre ( les autres? ) de vouloir ruiner le pays.  Ou même, suprême injure  péremptoirement rédhibitoire , de vouloir  casser l'outil de travail, cette entité mal définie pouvant représenter  une entreprise, une machine, un outil, une locomotive ou un service public.
        On pourrait penser, en lisant ce qui précède que la grève n'est pas une bonne chose, mais ce serait une profonde erreur. Bien au contraire, il s'agit d'une arme extrêmement efficace quand elle est, comme toutes les armes, utilisée à bon escient.
        Au fil du temps et de la mutation des mentalités, ce mode d'action revendicatif ne s'est plus cantonné aux lieux de travail, les gréviculteurs , voulant sans doute faire profiter à l'ensemble des populations les joies du mouvement social, ont commencé à établir des piquets de grèves. Ceux-ci, comme leur nom ne l'indique pas , servent à empêcher les jaunes d'aller au travail. 
        Les jaunes . Cette couleur, au demeurant joyeuse voire chaleureuse, ne  désigne pas la joie du travail à accomplir, ni la gloire d'un coucher de soleil, mais voue à la vindicte vertueuse du syndicaliste traditionnel le misérable qui veut travailler malgré la grève, crime de lèse lutte ouvrière s'il en est .
        Car, avec toute la continuité logique qui les caractérise, certains syndicats, bien qu'ayant été créés pour favoriser la liberté du travail, se font  un but, et même une gloire, d'empêcher ceux qui ne pensent pas tout à fait comme eux d'aller travailler.
        Le paradoxe est donc aussi un outil de lutte sociale.
        Et, partant du principe que plus on est de fous plus on rit, ils établissent sur les routes des points de rencontre entre citoyens lambdas et grévistes, au cours desquels s' échangent souvent des points de vue fleuris, et parfois même des noms d'oiseaux.
        Pour bien indiquer ces points de rencontre tout en faisant œuvre de salubrité publique, ils rassemblent de vieux pneus et divers détritus en des lieux  où ils seront plus facile à ramasser quand les divertissements seront terminés. Ils les installent, par exemple, en travers  des routes , dans  les carrefours et autres ronds-points, sur les accès aux ports, aéroports, etc,  ce qui permet aux usagers des dites voies de se rencontrer et d'échanger des points de vue sur la vanité du monde et la longueur relative du temps.
        Quant aux motifs des grèves, ils sont aussi divers que parfois surprenants, allant de la demande d'augmentation de salaire à la réduction du temps de travail, en passant par des privatisations éventuellement peut-être envisagées de services publics, des projets politiques gouvernementaux ou locaux, des licenciements abusifs ou des abus de licenciements, des promotions sans diplômes et des diplômes sans promotions, des délocalisations d'entreprises et  des emplois locaux, et, éventuellement, la recherche d'une respectabilité légale ou d'une légalité respectable par un apprenti grèviculteur, qui, pour faire bonne mesure, arrive au grandiose dans le grand-guignolesque, en se pavanant tel  Richard III  avant sa rencontre avec Henri VII, le mégaphone à la main et la promesse d'apocalypse à la bouche, sur un fond de bâches indigo, dans la fumée bleutée des barbecues et la fumée noire des pneus brûlés.  Le brûlage d'enveloppes caoutchoutées est cependant réservé, en toute logique , aux grèves relatives à la protection de l'environnement attaqué par la fumée des usines.
        J'ai gardé le meilleur pour la fin. La délicieuse antinomie de cette expression lui donne toute sa saveur et sa redoutable efficacité : la grève du zèle.
        Il s'agit, comme chacun peut  l'ignorer, d'appliquer intégralement et avec toutes leurs subtilités, les règlements des diverses entreprises.  Ce qui, grâce à la prolixité  exponentielle des rédacteurs desdits règlements, permet de réaliser en un temps record le blocage total de toute activité.
        Je puis vous en parler  en connaissance de cause, pour avoir, dans ma lointaine jeunesse ouvrière, participé à ce genre d'exploit, dont j'ai gardé un plein wagon de souvenirs cheminots. 
        En moins de temps qu'il n'en faut à un gréviste pour cesser le travail, l'entreprise a été paralysée, et nous avons presque obtenu gain de cause, tant il vrai que chez nous, il faut demander beaucoup pour avoir peu.
        Toutefois, comme tout ce qui est apparemment  parfait, la grève du zèle a un revers de taille. Il faut, lorsqu'elle cesse, remettre tout en marche, et, par conséquent, travailler plus , ce qui explique peut-être pourquoi elle n'est pas très souvent utilisée.
        Il est alors possible que ce travail supplémentaire entraîne des heures de travail tout aussi supplémentaires, et par voie de conséquence,  un préavis de grève, ce qui nous renvoie aux paragraphes précédents.
        Indubitablement, la paix sociale n'est pas plus démontrable que la quadrature du cercle.

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    ( * ) grèviculteur, ( trice ). néologisme incongru désignant le nouveau métier exercé par celui ( celle ) qui appelle  à la grève.


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  • Commentaires

    4
    Pierrot des Vosges
    Lundi 16 Février 2009 à 14:11
    Bonjour, oncle roi du clavier malgré tes gros doigts...
    Génial ton blog, tu es vraiment dans le vent, tes pensées au travers de tes chroniques soufflent aussi fort que la Bise chez nous dans les Vosges.
    C'est une chance je suppose, pour pas mal d'internautes qui lisent tes chroniques, d'avoir les analyses sur la vie et l'actualité d'une concision exemplaire de la part d'un retraité, ma fois dynamique et jeune d'esprit, de surcroît mon oncle, dont le sens rédactionnel n'est point à prouver.
    Retraité certes, mais au soleil de la Nouvelle Calédonie ou le ciel bleu doit contribuer a ta florissante inspiration, pendant que nous travailleurs, non seulement subissons les caprices du temps, mais aussi ceux du nain grincheux, aux cents milles volts, débordant d'ondes malfaisantes et injustes qui ne font qu'appauvrir les citoyens les plus mal lotis aussi bien en métropole que dans les DOM....
    J'aimerais avoir ton ressenti sur le fait que la gendarmerie, depuis début 2009 dépend du ministère de l'intérieur.
    3
    véro
    Lundi 16 Février 2009 à 10:21
    Bonjour blogeur fou...
    puisque tu parles de la grève... Je suis surprise de constater qu'il ne se passe rien (en tout cas, on n'en sait rien) chez vous, contrairement à la guadeloupe, la martinique et la réunion. Ne me dis pas que les uns sont des DOM et l'autre un TOM je le sais... Mais vu la culture de grève de NC, je suis surprise.
    ET bravo papounet, tu m'expliqueras comment on fait un blog... pour ma culture générale, pas pour écrire dessus (dedans?)
    2
    Titusnea
    Samedi 14 Février 2009 à 13:03
    Gréviculteur (trice), voilà un métier d'avenir, il est bien surprenant qu'il n'apparaisse pas dans les conseils d'orientation de nos chères têtes blondes, pourtant le mammouth en connaît un rayon sur le sujet....bizarre !!!
    Bye et sortez couvert
    1
    el mektoub
    Jeudi 12 Février 2009 à 16:48
    j'aime bien l'image d'Henri VII le mégaphone à la main, pourtant c'est ce dernier qui pouvait se pavaner puisqu'il vainquît Richard III
    Bravo, c'est un bon début, vont suivre les quelques 18 000 mots, je suppose
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