• dernière nuit ( paroles de nettoyeur )

    dernière nuit  ( paroles de nettoyeur ) 20 heures. Déjà! Bon! Ben faut y aller, hein! Plus que 8 heures au boulot et ce sera le temps des vacances. Demain c'est le grand jour ! Les vacances!!!!Yess! Trois semaines, 21 jours entiers sans chef, sans balai, sans casse-croûte froid à minuit , assis sur ma dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )brouette en regardant le tas de copeaux qu'il reste à balayer.
    Combien ça fait d'heures, ça? J'me l'demande. 24 heures par jour, multiplié par 21 jours? Eh ben, j'aurais vraiment dû bosser le calcul à l'école. Alors nous disons dix fois 24 ça fait heu... 240! oui c'est ça. Plus 24. Zéro plus 4 ça fait 4, je retiens... ben rien du tout! Plus 240, ça fait 244 plus.... combien déjà? Ah oui 20. Alors...
    Yess! 264. J'suis fort, quand même!
    264 heures sans mettre ces bleus, sans subir le regard soupçonneux du chef qui croit toujours qu'on se cache pour griller un clope en douce. Comme si on pouvait mettre le feu à de la ferraille avec des cendres de gauloises!
    Bon. Bien sûr, même en vacances, faut dormir. Alors disons heu...7 heures de sommeil, il me faut ça pour me reposer. 21 fois 7 , ça fait..?. sept fois vingt, ça fait sept fois deux multiplié par 10 ça fait... cent quarante , plus sept ça fait 147.
    Reste déjà moins de temps pour la rigolade.....
    Et ça dure depuis vingt ans, cette histoire! Ouais! Vingt ans. Un bail!
    Vingt ans a entrer au vestiaire quand les autres le quittent, à se mettre en bleus quand ils se font beaux pour aller dieu sait où. Vingt ans à pointer sur cette saloperie de machine qui compte nos heures de turbin. C'est bien possible qu'ils la trafiquent pour payer moins d'heure, va savoir!
    dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )Vingt ans à entendre le chef te dire "faut qu'ça soit propre, sans ça pas de prime".
    Vingt ans à passer entre les tours et les fraiseuses, entre ces machines si calmes qui étaient, il y a une heure à peine, pleines de rugissement joyeux, contentes qu'elles étaient de donner vie à des trucs et des machins qui allaient servir à Dieu sait quoi.
    Dans le temps, avant la crise, des tourneurs, des fraiseurs, des ajusteurs même travaillaient pendant que je ramassais leurs copeaux. Jour et nuit, ça marchait!
    Des fois, je m'arrêtais près de l'un deux et je le regardais travailler. J'en admirais un en particulier, un grand, qui avait un visage pointu toujoursdernière nuit  ( paroles de nettoyeur ) en mouvement.
    Il choisissait ses outils lentement, en les regardant sous toutes les coutures. J'suis malin, tiens, comme si un bout de ferraille dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )pouvait avoir des coutures!!
    Il les fixait sur sa machine avec autant de soin que mettait ma grand mère à mesurer le sucre pour ses confitures, puis il l'approchait de l'ébauche qu'il avait placée dans le mandrin.
    Et là, d'un coup de sabot, il mettait en route son engin, en appuyant sur la barre de commande. Et le moteur commençait à ronfler, puis, doucement, il s'installait dans un ronronnement tranquille.
    Généralement, c'était à ce moment là que cette teigne de chef venait m'engueuler...
    Je suis balayeur d'atelier, technicien de surface qu'ils disent, maintenant, mais ça n'a rien changé au niveau de la paye. J'ai entendu un type en costume cravate qui disait qu'avec ce mot la, les gens se sentent plus appréciés!
    Quel couillon, celui là!
    dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )Les gens, enfin, ceux qui bossent, ce qu'ils veulent sentir, c'est plus de pognon dans leur poche. La considération c'est bien beau, mais ça ne nourrit pas les gosses.
    Donc, depuis vingt ans, je promène chaque nuit ma brouette et mon balai dans les allées de cet immense atelier, et je vais la vider dehors, sur une dalle où un camion vient chaque jour ramasser les copeaux pour les emmener je ne sais où.
    Je crois qu'ils les récupèrent pour faire de la ferraille neuve et la ramener ici pour la changer en copeaux. Un copain m'a dit un jour que c'était le mouvement perpétuel. Je n'ai pas bien compris, mais je n'ai rien dit pour ne pas avoir l'air bête.
    Je remplis une brouette avec les copeaux de ferraille que je ramasse, je vais la vider et je reviens, ça me prend à peu près un quart d'heure, 4 brouettes à l'heure. Généralement, à minuit, à l'heure du casse croûte, j'ai presque fini le ramassage.
    Quand je reprends le boulot, après mon sandwich et ma topette, je range la brouette dans le cagibi que j'appelle mon garage, je prends le seau et la serpillière et je vais balayer les bureaux, tout en haut d'un escalier, d'où le contremaître peut surveiller l'ensemble des ouvriers et envoyer les chefs d'équipe engueuler ceux qui traînent.
    C'est vrai qu'on n'en voit jamais un en train de féliciter un travailleur.
    Quand je suis en haut, je m'arrête un moment en faisant sembler de souffler, comme si l'escalier me fatiguait, on ne sait jamais, ce foutu chef est toujours aux aguets, et je regarde ce monde étrange qui s'étale sous mes pieds.
    J'en ai vu , là, en bas , des gens de toutes les tailles et même de toutes les couleurs. Il y a même eu des africains et des chinois qui ont travaillé ici.
    dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )Trois rangées de machines, une de tours de chaque côté une de fraiseuses au milieu, séparées de trois à quatre mètres. Il y a quinze machines dans chaque rangée, ce qui explique le tas de copeaux que je dois ramasser. Ça fait une sacrée surface. Au moins comme un terrain de foot. C'est dire! C'est vrai qu'elles ne tournent pas toutes, depuis quelques temps, à cause des chinois, paraît-il.
    C'est peut-être ça qu'ils ont appelé le péril jaune. Je me suis demandé un moment d'où ils venaient, mais ils sont repartis avant que je ne trouve.
    En regardant l'atelier, depuis le haut de l'escalier, j'ai l'impression de les voir tous, fraiseurs, tourneurs, blancs, jaunes ou noirs, penchés sur leurs machines. Mais, c'est bizarre, ils ne bougent pas, comme si ils étaient des fantômes! . Tous ces gens ressemblent à des gens qui sont morts et ça me met mal à l'aise, comme si je voyais une liste de licenciements.
    Albert, mon pote, c'est sûr, aurait une explication, mais je ne lui parlerai pas de ces idées qui me viennent, il se foutrait encore de moi.
    Allez, camarade, va bosser!
    Les bureaux sont très grands, mon trois pièces cuisine pourrait y entrer deux fois, c'est dire. Bon d'accord, il est pas bien grand, mon logement, et les chambres sont justes assez grandes pour qu'on y mette un lit et une armoire ou des lits superposés et deux petits bureaux pour les gosses.
    Pas grand, non, mais à nous. Ma femme bosse aussi la nuit, mais elle commence à 22 heures à faire ses ménages dans des bureaux, et finit à dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )deux heures du matin. Elle a commencé à bosser quand notre aîné a eu 12 ans et qu'il a pu garder son frère et sa sœur.
    Ça nous a bien aidés pour le crédit. Dans cinq ans, on aura fini de payer. Vingt-cinq ans! Vains dieux, un sacré bail.
    M'enfin, faut ce qu'il faut, hein? Au moins on aura un toit pour la retraite. Parce que, hein, par les temps qui courent, on n'est sûr de rien!
    dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )Allez, on y va. Le bureau du grand chef, d'abord. Une immense table en verre noir, complètement vide a part un énorme ordinateur et une grosse calculette, trois fauteuils noirs, des tableaux bizarres au mur, avec des gens de travers dessus, un mini bar aussi grand que mon frigo à la maison, une télé a écran plat, un grand tapis avec des dessins.
    Il paraît que c'est un persan, et qu'il vient du pays du chat. C'est Albert qui me l'a dit. Drôle de pays, où il n'y a qu'un chat. Albert, des fois, il doit se foutre moi, mais je l'aime bien quand même.
    Là, faut pas rigoler, il est pointilleux, le vieux. Faut balayer partout, bien nettoyer le bureau, surtout enlever les traces de doigts sur le verre, et bien essuyer tout ce qu'il y a dessus, même la grosse calculette. Je m'amuse cinq minutes des fois, le soir, à faire des opérations dessus.
    J'ai l'impression d'être fort en maths, après. Tiens, pendant que j'y suis, je vais compter mes heures de vacances. Alors on a dit 21 jours à 24 heures, ça fait ...504!!!
    Eh ben! Tout à l'heure, j'avais trouvé 264 …. heureusement que personne ne m'a entendu compter, j'aurais eu l'air fin !!!
    Bon allez, bosse, camarade, il est une heure et demie, et tu as encore du boulot.

    dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )Allez, chante, ça t'aidera .

    C'est la lutteuuuu finaleuuuu,

    groupons nous et demain,

    l'Inteeernationaaaaleu...

    …...........c'est quoi la suite déjà?

    Allez hop, ont sort l'aspirateur du placard, un bon coup sur le tapis, un coup d’œil pour vérifier, et on passe au bureau des directeurs. Deux bureaux en bois ciré, des fauteuils, des graphiques aux murs, bien sûr des ordinateurs , mais pas de tapis. Ils ne sont pas chiens, les directeurs, mais faut quand même bien nettoyer, on ne sait jamais...
    Deux heures et quart. On passe au bureau des secrétaires. Ça sent le parfum. Je ne sais pas lequel, ma femme n'a pas les moyens de s'en payer des pareils.
    Elles sont quatre à bosser dans cette pièce, et, vu les paperasses dans les corbeilles, la journée a du être difficile !!!! Je n'ai jamais vu ces filles, je dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )ne viens jamais ici le jour et bien sûr elles n'y viennent pas la nuit.
    Je les imagine jeunes, blondes, avec de l'éducation et de la conversation, comme dit mon pote Albert, en dessinant des courbes dans l'air aux bonnes hauteurs. C'est marrant, on n'imagine jamais les secrétaires grisonnantes et plates comme des limandes... Un coup de torchon sur les quatre bureaux, et là aussi, il faut faire attention, ces dames ont l'habitude de retrouver leurs affaires chaque matin au même endroit.
    Ma carne de chef se fait toujours un plaisir de me faire remarquer, avec l'air content qu'il prend pour engueuler les gens, que j'ai mal travaillé quand l'une ou l'autre a rouspété pour un vase de travers !!!
    En vidant les corbeilles dans un grand sac poubelle, je fredonne la chanson de Régine, celle qui parle de papier d'Amérique et tout ça. Une fois, j'ai fait tomber un papier, et, j'ai vu qu'il parlait de plan social en grosses lettres .
    Ça m'a intrigué. Je l'ai lu et comme j'y ai pigé que dalle, je l'ai mis dans ma poche et j'en ai parlé à Albert, qui est au syndicat. Il m'a dit que ce n'était pas important, mais je n'en suis pas sûr, parce que, quelques jours plus tard, il y a eu une grande grève, et beaucoup d'ouvriers ont été dernière nuit  ( paroles de nettoyeur )licenciés. On n'a pas touché aux employés de bureau, ni au service d'entretien.
    Du coup, j'ai été fier de mon travail, qui est plus important que celui des ouvriers, puisqu'on ne m'a pas viré.
    Mine de rien, on est arrivé à quatre heures moins le quart. Le temps de ranger mon matériel avec la brouette, et il sera l'heure de commencer à oublier mes petits problèmes pour 504 heures
    En rentrant, je vais me coucher. Et je vais rêver que j'ai pu m'offrir, avec un petit crédit, la R12 jaune d'occase que j'ai vue chez Paulo, le garagiste. Et que j'y embarque la femme et les gosses , et en voiture pour le camping des Flots Bleus là bas, dans le Sud, au soleil !

     photos : karam-karam.com; focequifaut.unblog.fr; andreadones.com;vent.fr; pariscityolx.fr; clevislauzon.qcca;caradinoc.com; livrokaz.com ; lettres-scop-asso-univ-poitiers.fr

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    3
    FMR Profil de FMR
    Vendredi 7 Décembre 2012 à 13:28

    Bonjour

    c'est réaliste et émouvant j'ai pas raté une miette de cette nuit ....et ça sent bon le courage !

    bonne journée et bons rêves ...

    2
    Vendredi 7 Décembre 2012 à 09:22

    Evocation d'une vie monotone au temps des Trente Glorieuses pas si glorieuses que ça, un peu plus de sens tout de même que nos années 2000 "calamiteuses". Passe une belle journée

    1
    Jeudi 6 Décembre 2012 à 11:14

    La vie de l'ombre, les petits besogneux qui travaillent dans l'anonymat total, drôle de vie qui offrait tout de même une existance

    amicalement

    Claude

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