• criminalité itinérante

    Il y a déjà bien longtemps, dans la gloire de mes années 20, j’exerçais depuis quelques petites années mes fonctions dans une petite localité de ce qu’on nommait alors les Basses-Alpes et qui est devenu les Alpes-de-Hautes-Provence, ce qui a, vous en conviendrez, une bien plus belle allure ! Nous avions, mes collègues et moi, noué avec la joviale population de cette plus que charmante commune des relations qui pourraient paraître surréalistes à ceux qui voient le gendarme comme un Père Fouettard et non pas comme ce qu’il est, un homme comme tous les autres .
    Tout en accomplissant nos missions avec toute la conscience qu’elles méritaient, ce qui n’était pas bien difficile, en raison de la bonhommie , de la gentillesse et de l’honnêteté toute provençale de nos "administrés". Aussi, le caractère farceur des gens, le soleil et tout ce qui rend la terre de Giono, de Pagnol et autres Daudet si enchanteresse amenaient des situations cocasses qui auraient fait dresser la moustache et arrondi l’oeil du Brigadier si bien chanté par l’ineffable Nadaud. Ce long préambule me paraît indispensable, car ce que je vais vous raconter est assez ...pimenté.
    Je puis en parler sans crainte  maintenant, car il y a prescription depuis longtemps. Un beau matin, étant de repos, je me suis rendu à la poste du village, juché sur le vieux vélo de ma chère épouse. J’ai posé ma monture contre le mur, près de la porte d’entrée, et je suis allé vaquer à mes affaires.
    En sortant du bureau de poste, après avoir bien entendu copieusement galéjé avec les clients, je me suis aperçu que mon vélo avait disparu. Il s’agissait d’une antique bécane, dont la valeur ne dépassait guère celle du timbre que je venais d’ acheter. En jetant un regard inquisiteur aux alentours, j’ai remarqué - l’oeil du Pandore est observateur- qu’à la terrasse du bistrot voisin quelques lascars tentaient tant bien que mal de dissimuler une énorme envie de rire.
    Je me suis bien douté qu’ils m’avaient fait une farce, et pour ne pas leur donner le plaisir de me faire passer pour le dindon de la farce, je me suis aussi dignement que pédestrement éloigné en direction de la Brigade.
    En chemin , j’ai rencontré un éminent farceur du village, qui, la bouche en coeur et l’air en coin, s’est enquis de ma santé et de mon aptitude à la marche. Sa culpabilité dans le kidnapping de mon vélo me sauta aux yeux, mais je n’en laissai rien paraître, tout en me promettant de lui rendre la monnaie de sa pièce. En arrivant, j’ai trouvé mon vélo qui m’attendait comme si de rien n’était, négligemment appuyé à la clôture, son guidon joliment  orné d’un brin de lavande. 
    Le lendemain soir, vers 22 heures, alors qu’exceptionnellement quelques gouttes de pluie arrosaient un peu les parterres, je me trouvais avec le seul de mes collègues au courant du rapt de mon vélo, à bord de la  brinquebalante Juvaquatre de dotation, en patrouille de nuit.
    Nous circulions lentement dans le village, à la recherche d’improbables éventuels voleurs de poules, quand il me signala qu’il avait remarqué une voiture garée avec ses clés sur le contact.
    Cela n’était pas très important, car, depuis l’invention du moteur à explosion nul n’avait jamais entendu parler d’un vol de voiture dans la commune. En souriant d’un air gourmand, il me précisa que la 2 CV en cause était celle du farceur de la veille.
    Sans coup férir, n’écoutant que la voix de Némésis, déesse de la vengeance(*), je me suis discrètement installé au volant de cette réussite citroënesque et nous avons pris la fuite en direction du hangar en bordure de la Durance, où mon camarade garait sa propre voiture.
    En deux temps trois mouvements, nous avons enfermé la 2 CV en sécurité dans le hangar, fermé à clé, et nous avons repris la patrouille. Il était à peu près minuit quand nous sommes rentrés. A notre arrivée, nous avons trouvé les bureaux illuminés comme au 14 juillet, notre collègue en bras de chemise tapant furieusement à deux doigts sur l’antique Remington de dotation. Ceux qui n’ont jamais vu un provençal furieux du vol de sa 2 CV ne peuvent imaginer le torrent de paroles, de gestes et d’imprécations qui accompagnaient sa déclaration . Conscients de notre devoir, nous sommes immédiatement repartis à la recherche de l’infâme criminel. En arrivant dans la Juvaquatre, nous avons bien sûr éclaté de rire, en filant rapidement, car rire en présence d’un événement aussi exceptionnel aurait été mal vu si on nous avait surpris, hilares, alors que se produisait le crime le plus affreux commis depuis la nuit des temps dans notre paisible commune.
    Nos qualités d’enquêteurs nous ont conduit, sans trop de difficultés, à la découverte du corps du délit, que nous avons triomphalement ramené à l’unité une bonne heure plus tard, sans l'orner du brin de lavande qui nous aurait immanquablement trahis.
    Cette enquête rondement menée, l’exceptionnalité du crime , notre soif de rassurer la victime nous ont autorisés, malgré l’heure tardive, à nous rendre à son domicile pour lui annoncer la bonne nouvelle, lui précisant que son bien à roulettes avait été retrouvé sagement garé, en parfait état devant la gare. Un  train  étant passé à 22 heures 32, se dirigeant vers le Sud, nous  allions contacter nos collègues  en fonction sur la ligne, jusqu'à Marseille. Le voleur n'avait plus qu'à bien se tenir !
    Pour nous remercier de notre efficacité, ce brave homme a offert l’apéritif à toute la brigade.
    A l’heure où j’écris ces lignes, il ne sait toujours pas qui a commis le crime monstrueux qu’il raconte régulièrement lors des pastissades villageoises.
    Je crois qu’ avant de rejoindre mes aïeux, un jour, je lui dirai, pour soulager ma conscience, en riant encore une fois avec lui.

    ____________________________

    (*) et aussi, accessoirement, de la ...Justice

    photos : www.routard.com .www.milinfo.orgwww.urbancycle.fr2cvhobby.free.frwww.smitefire.com ; www.2ememain.be ; www.france-slotforum.fr

     


  • Commentaires

    4
    Lauryale
    Dimanche 15 Novembre 2015 à 19:16

    Le temps du bonheur où l'on ne fermait pas sa porte à clé, mais nous n'en avions pas conscience !

    bises nostalgiques

     

      • Dimanche 15 Novembre 2015 à 21:21

        c'était un temps que beaucoup, comme vous trois , regrettent. Surtout parce que nous étions jeunes et beaux, et,  pour ma part, je suis fort heureux de l'avoir vécu, Mais pourquoi regretter ? Seuls la bêtise et les modes (dans l'ordre) remettent le couvert.. Aujourd'hui, ceux qui ont la jeunesse vivent leur temps, et quand ils seront aussi chenus que nous, en parleront aussi  comme d' un  temps heureux. C'est tout ce que j'ai compris de la théorie de la relativité du tireur de langue Ulmois ...Et ça suffit à mon bonheur !

    3
    Samedi 14 Novembre 2015 à 08:23

    Une histoire bien sympathique. Oui c'était le bon temps, on aimerait tellement que ce soit encore le cas de nos jours, et partout,surtout aujourd'hui!

    Bonne journée mon cher Peache.

    2
    Samedi 14 Novembre 2015 à 07:01

    Il y avait un art de vivre, une franche bonhommie dans les rapports des personnes, c'était un autre temps, bien moins procédurier que maintenant

    Amicalement

    Claude

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