• Contre l’amour D’Esteve Soler

    Contre l’amour   D’Esteve Soler

     

     

      Traduit du catalan (Espagne)par Alice Dénoyers  Année d’écriture de la pièce: 2009  Année de traduction de la pièce: 2011  Pièce traduite à l’initiative et avec le soutien de la
     Maison Antoine  Vitez, Centre international de la traduction théâtrale, à Paris.  

     « C’est pas facile de n’être nulle part » 
    Eugène  Ionesco  Délire à deux

    Dans  un  petit  théâtre,  le  public  assiste  à  un  spectacle  de marionnettes.Intérieur  d'un  palais.  
    La  salle  du  trône  est  occupée  par  une  princesse, qui s'adresse  à  un  paysan  depuis  son  
    fauteuil  majestueux.  À  travers  une  fenêtre,  on  voit  le  soleil 

    Princesse - Approchez-vous, paysan. 

    Le  paysan  s'exécute.   

    Paysan - Jusqu'à ce que je touche votre cœur ? Princesse - Vous n'avez pas besoin d'être proche pour l'obtenir. Paysan - Vous me rendez doublement heureux alors. Princesse -J'ai précisément décidé de vous convoquer pour vous rendre heureux une 
    troisième fois. J'ai été surprise par votre audace en apprenant que vous avez demandé ma main à mon père, le roi.
    Paysan - Il faut être encore plus audacieux pour rester silencieux. Princesse - Vous devez savoir qu'un acte comme celui-ci aurait provoqué le pire 
    des châtiments il n'y a pas si longtemps. 
    Paysan - Chaque jour je meurs pour vous.
    Princesse - Croyez moi, l'épée de mon père est beaucoup plus affûtée et beaucoup
    plus habile que la plus directe des flèches de Cupidon.

    Paysan - Et malgré tout, l'une d'elles l'a brisée. Princesse - Ne vous méprenez pas. Je me marierai avec vous.
    Paysan - Est-ce vrai, ce que mes oreilles entendent ?
    Princesse - Parlez à vos oreilles et obligez-les à écouter parce que c'est la vérité. Paysan - Si c'était nécessaire je serais capable de les convaincre de sentir, devant 
    cette vérité au parfum de rose.
    Princesse - Respirez bien le parfum des roses, il est aussi agréable qu'éphémère.  Paysan - Le cœur de ma mère bondira de joie. 
    Princesse - Je serai à vous, en échange de quelque chose.
    Paysan - Demandez-le-moi, ce sera peu de chose.  Princesse - Je veux que vous me rapportiez le cœur de votre mère arraché de vos 
    propres mains. 

    Brève  pause.  Le  paysan  est  visiblement  surpris  par  la  cruauté  de  la princesse.  

    Paysan - Mais c'est cruel.
    Princesse-Il y a un moment vous m'auriez dit que seul mon silence pouvait être cruel
    Paysan - Je suis convaincu que vous savez que si je suis devant vous c'est parce que j'ai une mère et que ceci nous rend égaux, vous et moi, aussi égaux que les sincérités 
    partagées entre époux.
    Princesse - M'aimez-vous ? Et n'oubliez pas de me donner une réponse sincère.

    Soudain,  il  trébuche  et  le  contenu  du  sac  tombe  par  terre  :  l'énorme cœur  de  sa  mère
    L'organe  sanguinolent  se  contracte  et  parle.

    Paysan - C'est clair.
    Princesse - Ne voulez-vous pas regarder tout le monde d'un regard décidé depuis cette tribune ?  Paysan - C'est clair.
    Princesse -Ne voulez-vous pas connaître cette vie dont je suis la seule à savoir qu'elle est 
    authentique ?
    Paysan - C'est clair, mais... Princesse - Alors seul un acte vous sépare de vos désirs. Un acte réalisé avec le cœur. 

    Les  marionnettes  s'en  vont.  La  lune  remplace  le  soleil  et  les  lumières du  petit  théâtre  s'éteignent.  
    Le  paysan  arrive  avec  un  sac.  Il semble  très  inquiet

    Paysan - Je suis le meilleur des fils, c'est pourquoi cette nuit elle n'a rien à craindre. Je suis
    le meilleur des fils, c'est pourquoi elle ne me verra pas me trahir.Je suis le meilleur des fils,
    c'est pourquoi je lui donnerai la meilleure des belles-filles. Qu'aucun Dieu n'ose me dire le contraire : aujourd'hui j'ai rendu une mère heureuse.  

    Le cœur de la mère - Mon fils, t'es-tu fait mal ? 

    Le  paysan  recule,  atterré,  alors  que  la  mère  répète  sa  phrase  avec 
    une  profondeur  candide.  

    Le cœur de la mère - Mon fils, t'es-tu fait mal ?

    Les  marionnettes  s'en  vont.  Le  soleil  fait  à  nouveau  place  à  la  lune  et la petite  scène  s'éclaire.  On  y  voit  la  princesse  et  le  paysan,  qui  porte   le  sac  à  la  main. 

    Princesse - Je ne pensais pas que vous me reverriez un jour.
    Paysan - J'aurais été disposé à m'arracher les yeux pour que vous puissiez me voir à nouveau.
    Princesse - Et le cœur d'une mère ?
    Paysan - Le voici. 

    Le  paysan  lui  présente  le  sac  contenant  le  cœur.  

    Princesse - Comment vous y êtes-vous pris ?
    Paysan - Sans un mot.
    Princesse - Pourtant, avec moi, vous êtes plutôt bavard.  Paysan - Jamais un fils n'a arraché le
     cœur de sa mère de façon aussi  aimable  et discrète. Croyez-moi. Princesse - Je vous en crois capable. Montrez-le-moi.

    Le  paysan  commence  à  le  retirer  du  sac,  mais  il  s'interrompt.  

    Princesse - Qu'attendez-vous ?
    Paysan - J'attends que vous me croyiez sans avoir besoin d'en dire plus.
    Princesse - Retirez-le.
    Paysan - Je pourrais être impoli et mal élevé.
    Princesse-Aucun cœur de mère n'est capable de contredire les véritables intentions de son fils. 
    Paysan - Je ne peux pas.
    Princesse - Pourquoi ?
    Paysan - Je n'ai peut-être pas le cœur que je méritais. Princesse - Je savais que vous ne seriez pas capable de le faire. Vous n'êtes pas un homme 
    de parole. 

    La  princesse  ne  dit  rien.  Le  paysan  s'éloigne.

    Princesse:Je vous conseille de manger le cœur que vous portez, de quelque animal qu'il soit,
     c'est bien savoureux si c'est cuisiné avec amour. 

    Le  rideau  tombe  sur  le  théâtre  de  marionnettes. 
    Obscurité

    Contre l’amour   D’Esteve Soler

    .    


  • Commentaires

    2
    Mercredi 25 Juillet à 08:20

    Pas très gai ce texte, même pour les yeux d'une belle peut on arracher la vie d'un autre être?

    Amicalement

    Claude

    1
    Mardi 24 Juillet à 09:39

    Quel texte ! mais le coeur d'une mère vaut bien plus que les yeux d'une belle.

    Bon mardi.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :