• cataracte

    Par un beau  matin de mai 2003, avant l'aube, nous avons quitté, mon épouse et moi, notre bord de mer pour nous rendre à la ville, où je devais subir, dans une  clinique, une intervention qu'on – Dieu seul sait pourquoi - nomme opération de la cataracte et   visant à rendre sa vision d'aigle à mon œil d'azur. Ou presque.
          Bon jour !  Dès mon arrivée, une accorte infirmière m'invita fermement à me dénuder, et me tendit un flacon contenant un liquide brunâtre a l'aspect peu engageant, avec lequel je devais me doucher. Mon regard interrogateur, voire inquiet, la fit rire, et elle m'affirma qu'elle ne me regarderait pas, et que ma peau ne garderait aucune trace de cette douche colorée. A peine rassuré, j'ai dû obtempérer, cette opération étant, selon elle, obligatoire.
            Au sortir de la douche, bien entendu nu comme la vérité, je dus me vêtir d'une espèce de camisole de toile blanche, joliment ornée d'un liseré bleu du plus charmant effet, se fermant dans le dos, et m'arrivant à mi-cuisse, laissant à l'air libre et, pourquoi pas, à la convoitise des témoins, une des parties les plus charnues de mon individu, sans parler du reste.
            J'ai toujours eu, j'ai et j'aurai toujours une totale incompréhension devant le fait qu'on exige d'un patient qu'il soit nu comme ver, qu'on l'oblige à retirer l'ultime rempart de sa pudeur pour une intervention située sur l'autre extrémité de son anatomie. C'est peut-être un héritage du temps où les médecins parlaient en latin entre eux, et faisaient faire des choses abracadabrantes aux malades pour avoir l'air plus savant ?
            Bon jour !  En tentant de garder mon arrière-train à l'abri des regards curieux , j'ai grimpé sur un lit par ailleurs parfaitement confortable, et j'ai attendu. La pilule qu'on m'a fait ingurgiter, peu aidée qu'elle était par les quelques gouttes d'eau parcimonieusement offertes afin que je reste à jeun, s'est évidemment mise en travers de ma gorge, et a refusé obstinément de continuer son chemin. J'ai fini par gagner mon combat et cette maudite pilule a provoqué une sorte de somnolence, malgré mon inquiétude d'étaler aux yeux de la population les attributs dont la nature m'a doté, et qui avaient une fâcheuse tendance à s'exposer au moindre mouvement !
             Ne voulant pas afficher l'appréhension qui me rongeait, je voulais faire le brave, ce qui, vêtu de la sorte, n'est pas de la première évidence. Et, Ô ! Vanité, j'étais persuadé que toute la population de la planète n'avait plus pour but que d'apercevoir ce que je tentais, tant bien que mal, de lui cacher de mon anatomie !
             Le transport vers le lieu du supplice, couché dans un drap qu'on a enroulé autour de moi comme un linceul (c'est la comparaison qui vient immanquablement à l'esprit à cet instant ! ) se passa bien, l'infirmier conducteur du convoi essayant de me rassurerBon jour !
    en blaguant. Ma prothèse dentaire attendant mon retour  dans  un  verre (on craignait peut-être que je l’avale ), je n'étais  en mesure d'émettre que quelques onomatopées en guise de réponses.
            Au bloc , on me retira ce qu'ils osent appeler une chemise, puis on me remmaillota dans mon drap, on m'affubla d'un bonnet , on m'installa un cathéter, on me mit des gouttes dans l'œil, puis on m'immobilisa par des bandes adhésives, me donnant la désagréable sensation d'être dans la situation d'un condamné à la chaise électrique, et on m'enferma sous un champ opératoire, après m'avoir posé un masque à oxygène sur le nez et la bouche, pour, me dit on, faciliter la respiration.
            Bon jour !  Et là commença vraiment l'intervention. On m'enjoignit de regarder en bas, ce qui, quand on est allongé sur le dos, saucissonné comme une rosette de Lyon, n'est pas un petit exercice, mais je finis par comprendre que je n'avais qu'à bouger l'œil COMME SI je regardais en bas. Je n'ai pas dit pas un mot, même pas quand le masque, peut-être un peu trop petit, ou un peu trop grand,  glissa inexorablement et se positionna tranquillement sur mon menton. Je pouvais respirer quand même, mais les outils qui fouillaient mon orbite m'inquiétaient beaucoup plus ! En outre, j'ai horreur d'être enfermé. Je ne ressentais aucune douleur, et seule la frousse me faisait fermer et ouvrir les doigts, seules parties de mon corps à ne pas être entravées, ce qui m'attira des injonctions au calme, polies mais fermes, de mon tourmenteur, auxquelles j'obéis immédiatement, exactement comme un gamin pris l'index dans un pot de confiture.
              Tout ceci n'a duré, au pire, qu'une trentaine de minutes, mais le temps m'a paru interminable, plus long que lors de la même intervention, sur mon autre œil,  près de deux ans auparavant. Il est vrai qu'il y avait alors la curiosité de la nouveauté, et que j'ai la chance d'oublier très vite les mauvais moments. Le lendemain matin, on m'a retiré ce pansement oculaire en forme de chapeau chinois qui me donnait un faux air de pirate, et qui a tant fait rire cette petite fille, dans la salle d'attente. Rien que pour l'entendre rire encore, je le remettrais bien !
             Bon jour ! Mes pauvres mots sont impuissants à dire l'émerveillement qui m'a saisi, quand j'ai pu, de mes deux yeux presque neufs, revoir les indescriptibles couleurs du monde, que j'avais l'impression de voir pour la première fois. C'est formidable, après tous ces lustres passés sur notre vieille terre, de pouvoir l'admirer avec des yeux d'enfants
              Le Pape, qui semble en vaine de canonisation ces temps-ciBon jour ! pourrait se pencher sur le cas d'Ambroise Paré !    
         Je viens de m'apercevoir que j'avais fait réparer mon œil gauche sous le gouvernement de M. Jospin, et que le droit a été remis en état sous celui de M. Raffarin.
            Y aurait-il une mystérieuse relation entre ma vue et la politique ? Ou vice versa.
            Alchimie !
          Danielle, ma chère épouse,  a parfaitement supporté l'intervention.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    3
    hem
    Samedi 19 Décembre 2009 à 06:03
    récit drôlatique à souhait !! j'ai ri de bon coeur !!
    c'est relaté avec justesse et tellement d'humour !

    il est vrai que lors d'opérations et autres examens médicaux nous nous sentons totalement vulnérables, à la merci de toutes ces blouses blanches tournant autour de nous !

    d'autant que leurs fameuses "chemises"  étant de taille unique, il  nous est très difficile de rester "décents"

    en te lisant j'ai revécu de mémoire cette situation cocasse et tant soit peu humiliante !!!
    nous sommes vraiment peu de chose dans cet accoûtrement  !! 
    2
    Vendredi 18 Décembre 2009 à 17:19
    hé! j' aime bien l' anecdote du ratelier, j' en connais une qui avait oublié le sien  dans le lit à la naissance de ta petite-nièce....
    1
    Vendredi 18 Décembre 2009 à 17:17
    pôv'chéri l'a eu peur!

    une peur lointaine remontant à la surface pour éviter les sombres pensées dirigeant ton esprit vif et vieillissant sur la DMLA?
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :