• Antoine

    Bon jour !Nous venions d'emménager dans un bungalow, planté comme un rêve entre deux colonnaires, trois cocotiers et un bourao, à  trois ou quatre courtes brasses de la Mer de Corail, dans la baie de Boulari.
          C'était en janvier, au cœur la saison cyclonique. Il faisait chaud et lourd en ce 20ème  siècle finissant. Notre palais ne comportait aucune fenêtre, et, pour que  l'incomparable  lumière des Mers du Sud le parcoure, le constructeur avait installé dix sabords  sur le pourtour de la pièce principale, qui se relevaient  et s'abaissaient à volonté,  à l'aide de bouts amarrés à des sortes de toletières fixées sur les madriers formant l'armature des  minces cloisons de bois.
           Grâce à cette ingénieuse installation, nous prenions nos repas, avec devant les yeux, le matin, le soleil éclairant joyeusement le mont Té  de l'autre coté de la baie,  à midi l'alizé faisant frémir  les feuilles bruissantes des  palétuviers de la mangrove toute proche, sur un fond de mer bleue où les courants dessinaient d'étranges arabesques, et, le soir, en admirant les lumières de Nouméa qui, en  piquant les collines de points d'or, donnaient l'impression d'un immense navire croisant  tranquillement sur l'eau sombre vers l'éternité.
            Bon jour ! Un matin, alors que les bols de café et de thé fumaient, près des tartines qui se réjouissaient de bientôt  nous rassasier, une boule de plumes marron surmontant deux pattes jaunes  se précipita sur le beurre, et se mit tranquillement à picorer, nous jetant de temps à autre un regard insolent  d’un œil noir vif  et rond.
              Le premier instant de surprise passé,  alors qu'amusés nous regardions ce curieux volatile opérer,  il prit son vol et se posa sans façon sur la tête de Danielle, qui n'osa plus bouger, se demandant quelles étaient les intentions de ce sans-gêne.
                Il émit un sifflement court, jeta autour de lui un regard de conquistador, et plongea derechef sur mes toasts avant que j'aie pu esquisser le moindre geste de protection, et se mit  à piquer une miette par ci, un bout de mie par là, tranquillement, ne nous jetant  que quelques regards, comme ceux  un maître toisant  ses serviteurs.  A ce moment, nous avons remarqué, à une de ses pattes, une bague bleue, signe de son appartenance à un oiseleur.
                  Après s'être reposé quelques instants sur mon épaule, il  se posa sur le bord de mon bol de thé, et y plongea son bec, qu'il retira très vite, le liquide chaud ne semblant pas lui agréer, puis d'un trait d'aile, s' alla percher sur le bourao, d'où il lança quelques sifflements marquant sa prise de possession, avant disparaître.
              Nous avons vite appris qu'il venait de chez un voisin, lequel élevait un grand nombre d'oiseaux en volières. Il nous expliqua  que notre visiteur, merle des Moluques de son état, était un bagarreur impénitent, qu'il ne supportait pas la présence de ses congénères dans la même volière que lui, et qu’il avait dû lui  rendre la liberté, pour préserver la paix !
              Au cours des années qui suivirent, le merle, que nous avions baptisé Antoine, peut-être à cause de ses airs impériaux, ne manqua que rarement un repas, allant parfois au fond du plat de riz  trier les grains pour y trouver satisfaction. Il était sans conteste chez lui, au point qu'il chassait les autres oiseaux tentant de faire leur nid sous les tôles du toit.
              Bon jour ! De temps à autre, quand, sorti de notre palace, je regardais le monde,Bon jour ! il venait se poser sur ma tête ou mon épaule, me donnant parfois un léger coup de bec complice sur l'oreille, puis s'envolait et partait injurier un autre volatile intrus, qu'il chassait sans aucune vergogne, et revenait, satisfait contempler son royaume. Un beau jour, nous nous sommes aperçus qu'il ne venait plus. Sa présence nous était si familière que son absence avait  tardé à être évidente.
               Son propriétaire ne l'a jamais revu. Je ne sais pas combien de temps vit un merle des Moluques, ni quel âge pouvait avoir notre compagnon emplumé.
            Il est vraisemblablement maintenant au paradis des oiseaux,  dont le portier doit avoir un mal fou à faire régner l'ordre, pour peu qu’ Antoine, Merle des Moluques de son état ait décidé d'y établir son empire, ce qui est bien entendu d’une évidence flagrante. 


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  • Commentaires

    3
    hem
    Jeudi 18 Février 2010 à 10:42
    ah ah ah !!!  pourquoi ?  tu craignais ce pique assiette ???
    2
    peache Profil de peache
    Jeudi 18 Février 2010 à 04:52
    avec bienveillance ? Avec lui, il valait mieux ! 
    1
    hem
    Jeudi 18 Février 2010 à 04:22
    Antoine ! ? ne serait il pas cet oiseau qui se perche sur ton épaule et que tu regardes avec bienveillance ?

    quelle belle histoire ! 
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