• Ah ! Le théâtre !

    Ah ! Le théâtre !Antique, classique ou moderne, de boulevard, ou engagé, libéré, voire d’avant-garde, ce vieux mode d’expression est toujours plein de jeunesse grâce à (ou malgré…) Monsieur Racine qui l’a sublimé, Monsieur Rousseau qui le trouvait pernicieux, d’aucuns qui l’encensent, et d’autres qui, plus rares, l’ignorent.
    Beaucoup a été dit sur le théâtre, plus encore sur les acteurs, mais finalement beaucoup moins sur celui qui fait le succès ou l’échec d’une œuvre, et constitue donc une composante indissociable de cet art : cet élément particulier, affamé et curieux, détracteur inconditionnel ou laudateur impitoyable, souvent critique, terriblement bon enfant ou tout bonnement méchant, dont Messieurs Addison et Marivaux, en d’autres temps, ont bien mieux parlé que moi, mais qui, finalement, malgré les modes et les incertitudes des temps change fort peu, et qu’on nomme leAh ! Le théâtre ! Spectateur.

    A l’instant où il entre dans une salle où va être donnée une pièce, l’homo sapiens sapiens devient instantanément différent de ce qu’il était quelques secondes plus tôt, quand il vaquait à sa vie ordinaire. Par une étrange alchimie, dans ce mystérieux athanor humain, le spectateur devient acteur, plus ou moins consciemment, mais instantanément, et une pièce se joue dans la salle, bien avant le lever de rideau.
    Le quidam, le notable et l’hurluberlu s’y côtoient, toutes les attitudes de la vie sociale, avec tous leurs excès et tous leurs comiques, s’y expriment, s'y étalent, et s'y exagèrent encore.
    On voit ainsi le patient, venu bien avant l’heure, assis bien carré dans son fauteuil, impassible, le regard droit devant lui, les mains croisées sur le ventre, montrant au monde le visage de la paix intérieure, certain que rien ni personne ne peut venir troubler ce qu'il a décidé d'attendre.
    Il s’y rencontre parfois l’accidentel, qu’on a réussi à traîner là en lui promettant les Dieux seuls savent quelles merveilles, et qui se sent à sa place comme un lapin sur un vélo. Il inspecte la salle cherchant désespérément ce côté cour et ce côté jardin dont tout le monde parle et dont tout le monde ignore l’emplacement, avec cet air inquiet d'un gamin amené dans une cour d'école pendant les vacances. Il ne lui faudrait pas grand-chose pour déguerpir.
    L’habitué, lui, arrive juste un peu avant le lever de rideau. Il salue d’un signe une connaissance, a ses mimiques, ses petits gestes, ses larges sourires convaincus. Il s’assied, se tortille un peu, comme un chat cherchant la meilleure position pour ronronner en paix et, enfin installé, feuillette ostensiblement le programme avec un air connaisseur, hochant la tête d’un mouvement approbateur ou haussant un sourcil interrogateur suivi, parfois, du sourire béat de celui qui a compris.
    Ah ! Le théâtre !Il voisine l’inconditionnel, qui est là pour la pièce et rien que pour elle, ou pour un acteur (trice), et rien que pour lui (elle). Il sait ce qu’il attend, se prépare à jouir du spectacle, et fait abstraction de tout ce qui n’est pas son espérance.
    Le chercheur d’abri, venu parce qu’il pleut ou qu’il fait froid dehors, se reconnaît à l’air soulagé qu’il affiche, avec le sourire content de celui qui arrive sous l’abri d’un porche après une traversée de rue éprouvante sous une pluie intempestive. Il est généralement dans le fond de la salle, reste debout pour être prêt à filer à la première accalmie de ce foutu temps pourri qui l’oblige à s’abriter n’importe où.
    A chaque séance, un retardataire piétine les orteils et cogne les genoux de ceux qui sont assis pour rejoindre sa place, inévitablement située au milieu de la rangée, en bredouillant des "Pardon ! Pardon !" à peine audibles, les yeux baissés pour ne pas rencontrer les regards furibonds de ceux qu’il dérange, sourd en apparence aux protestations aussi indistinctes que vindicatives qu’ils grommellent.
    L’inévitable mangeur de grains de maïs soufflés et son compère le suceur de bonbons, dans un abominable bruissement de papier plastifié, diffusent à tous leurs impressions, dont personne n’a cure mais dont l’importance est telle qu’ils les tonitruent afin peut-être que chacun puisse en profiter. De temps à autre, on voit un porte manteau, qui, debout, gesticuleAh ! Le théâtre ! maladroitement, gêné par l’étroitesse du lieu pour retirer son vêtement, manque éborgner ses voisins à chaque mouvement, finit par s’asseoir tant bien que mal, l’encombrant accessoire à peu près plié sur les genoux, en se maudissant de ne l'avoir laissé au vestiaire, pour économiser quelques sous.
    Un peu partout dans la salle, des sans-gêne s’étalent en écartant largement les coudes, lourdement appuyés au dossier, sans porter la moindre attention à leurs voisins qui essaient désespérément de récupérer une parcelle d’accoudoir, et vont passer le temps du spectacle les bras collés au corps, applaudissant chichement, l’espace leur manquant pour extérioriser leur plaisir.
    Quand les trois coups du brigadier avertissent de l’ouverture imminente du rideau, on entend quelques timides " Ahhhhhh !" de soulagement, que les regards courroucés des habitués, connaisseurs et inconditionnels étouffent dans la gorge des accidentels et des impatients.
    Pendant la représentation, quelques uns applaudissent, pas toujours à propos, quelques autres rient sans trop de raison, à qui quelqu’un intime, à mi-voix, mais péremptoirement, de se taire. Le mangeur de maïs et son collègue le suceur de bonbons froissent allègrement leurs emballages, tandis que le passionné tend l’oreille pour bien suivre le cours du spectacle. Le connaisseur, qui sait la pièce par cœur, approuve l’acteur qui lui a servi la belle réplique au moment précis où Ah ! Le théâtre !il l’attendait, réprouve d’une moue sévère toute digression dans le texte, et jette un regard de vainqueur à ses voisins, parfois étonné de leur manque de réaction admirative à son évidence.
    Parfois, le mercredi après midi, une rangée de sièges, juste devant la scène, est occupée par le club local du 3ème âge. Les dames, soigneusement peignées, leurs sacs - cramponnés à deux mains - en sécurité sur leurs genoux, papotent tout au long de la séance, se relatant avec force détails les bobos du petit dernier, les misères qu’elle subissent de la part de leurs belles-filles, les effets de la météo ( il n’y a plus de saison, ma pauvre ..) sur leurs géraniums, hortensias et autres rosiers qui dépérissent, que voulez vous, il n’y a pas assez (trop) d’eau, tandis que le petit fils de l’une ou l’autre, amené là pour être cultivé ou parce que ses parents travaillent, essaie de se distraire avec cet innommable et mystérieux engin que les franglais nomment game-boy (jeu garçon ?) sous l’œil épaté de son grand père qui, né il y a des siècles, avant que l’homme ne marche sur la lune, ne comprend rien à ces outils du diable.

    A l’entracte on se lève, et comme dans les avions, on attend que le flot se soit écoulé vers la sortie pour quitter sa place, seAh ! Le théâtre ! précipiter vers le bar ou aller fumer plus ou moins honteusement, cet acte politiquement incorrect étant presque partout répréhensible, ou encore s’enfuir, content de la fin de l’averse et rejoindre incontinent ses pénates ou son plus ou moins avouable but.
    A la fin de la représentation, les spectateurs, pas totalement dégagés de l’ambiance magique du lieu, sortent doucement, comme pour digérer les instants qu’ils viennent de vivre, et s’éloignent doucement, qui commentant l’événement, qui pensif, qui satisfait, qui peut-être déçu, vers son quotidien. Comme le disait si bien M William Shakespeare :"" Le monde entier est un théâtre. Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs.
    Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles "".

    photos :uvsq-post.com ; www.larousse.fr, www.jeanmarcpaoli.com ;  www.villerealinfos.fr640:violondingres.vip-blog.com450

     

     


  • Commentaires

    4
    Mardi 12 Janvier 2016 à 09:52

    Bonjour Peache, tranche de vie? Expérience personnelle? De quelle catégorie fais-tu partie?

    Bonne journée et belle semaine, bises.

     

     

      • Mardi 12 Janvier 2016 à 11:28

        devine!

    3
    Mardi 12 Janvier 2016 à 06:14

    "Dans une société ou tout est comme spectacle et apparence tout est illusion au détriment de la vérité, tout est comme sur une scène de théâtre, simulacre et comédie."

    bonne journée

    bisous

    marie

    2
    Mardi 12 Janvier 2016 à 06:08

    Sans le savoir nous y sommes tous les jours au théâtre, la vie n'est que comédie et tragédie qui alterne au fil du temps

    Amicalement

    Claude

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